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Elle est belle la cocotte !

Tu vois, moi, je suis né un vendredi 13. Enfin, je crois. Dès le départ, j’avoue, je n’ai pas su faire simple. Je t’explique : je suis né sur un autre fuseau horaire que celui d’où j’écris et en plus, j’ignore l’heure exacte à laquelle j’ai spawn. Alors forcément, ce genre de date n’a jamais rien voulu dire pour moi. Un vendredi 13, ce n’est qu’un jeudi 12 qui fait semblant de ne pas être en retard. Ou un samedi 14 pas très réveillé. Je ne sais pas trop, c’est un peu confus et je préfère que ça reste ainsi. Une date, ça n’est jamais très important, hein ? Ce n’est rien qu’un jour suivi d’un autre, un petit pas vers la fin de la semaine avec la question qu’on se pose souvent dans ces cas-là : qu’est-ce que je fais ce soir ?

Ce vendredi-là, la question ne s’est pas posée. Il y avait des mots à écrire, une soirée sur IRC entre personnes de bonne compagnie plus ou moins anonyme, en groupe ou seules, à Paris et ailleurs, et des idioties à partager à distance avec une même obsession des chiffres.

Cette année, mon NaNo est un peu rebelle. Je n’écrivais pas un roman, mais le script des épisodes d’un feuilleton, une série de sketches un peu disparates que je comptais aboucher tant bien que mal en décembre. C’était une satire crasse et au mauvais goût prononcé, à la grossièreté décomplexée et à la potacherie assumées. Du qui fait rougir les oreilles rien qu’en voyant le taux de gros mots par ligne, parce que mon amour de la langue française passe aussi par les jurons.

Alors c’est sûr, à partir de 21h57, l’heure du premier tweet alarmant lu, je me suis retrouvé un peu con avec les quasi 20.000 mots de mon script plein d’enculagaillade de mouches et ma dérisoire envie d’un peu de noirceur pour me changer les idées, de trouver un contrepoids prétendument consistant dans une nouvelle tristounette sur le temps qui passe avec un violon oublié.

Après une nuit si noire, blanche pourtant, j’avais oublié le NaNo. Et quand dimanche, il s’est finalement rappelé à moi, je lui ai dit non. C’était tout simplement impensable de continuer, que ce soit la satire ou l’histoire du violon. Le sentiment irrépressible de futilité s’opposait à l’écriture d’un texte vulgaire ou d’une nouvelle un peu factice.

Que faire dans ces cas-là ? Abandonner est une solution de facilité, bien entendu. Mais je pouvais aussi changer d’histoire, trouver quelque chose à raconter qui soit léger et plein d’espoir, nourri de tout cet amour spontané venu au chevet de Paris et de ses victimes, de toute la compassion instinctive qu’on croit ne plus savoir reconnaître et qui donne envie de chialer parce que bordel, qu’est-ce que c’est beau et réconfortant toutes ces mains tendues, ces poings qui se lèvent, cette colère qui s’interpose devant le chagrin. Je ne pourrai plus jamais blâmer quelqu’un d’avoir une réaction irrationnelle face à ce qui dépasse l’entendement – on a chacun nos mécanismes de défense propres, mais là, putain, dans les milliers de petits gestes, les dévouements, les sacrifices et les hommages qui ont suivi, malgré la violence absurde, l’inconcevable barbarie, putain, tu vois tout ce qui fait que l’humanité est magnifique, qu’il faut continuer à avoir foi en elle.

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La France expliquée par Pierre Poum

Nous sommes des connards mesquins et égoïstes. Tentez de nous mettre à genou et on vous montrera le cul. Et mine de rien, quand tu vois que dans les pires moments qui soient, il existe des gonzesses et des gonzes qui vont foncer ramasser ceux qui tombent, les porter, les veiller en attendant les secours, des gens qui ouvrent leur porte, qui sauvent des putains de vie parce que c’est la seule chose décente à faire, quand tu vois tout cet amour en action, ces épaules qui s’enfouissent pour pleurer, cet altruisme à qui on n’a rien demandé, tu sens que toi aussi, même si t’avais été une raclure de premier plan, tu reçois du rab de philanthropie et tu as envie d’embrasser la terre entière. Sauf peut-être les sous-merdes encagoulées qui ont troqué leur cerveau décrépit contre un fanatisme arriéré et quelques munitions.

Alors je te vois, là, derrière ton écran, avec ton compteur bloqué à vendredi 13 et à répéter dans l’hébétude la plus complète : superstition, superstition, superstition… Et tu te dis, foutrecul de moine, comment écrire après ça ? Comment trouver l’inspiration ? Ma réponse est simple : ce n’est pas évident, c’est sûr. Confronté·e à des circonstances exceptionnelles, trouver la force pour reprendre une vie normale, continuer à bâtir son château en Espagne littéraire, c’est tout sauf facile. Mais arrêter, capituler parce que la douleur est trop forte, parce que le chagrin est omniprésent, parce que chaque jour apporte de nouvelles larmes, c’est le choix de la facilité. Tu as le droit d’être lâche, de te sentir dépassé·e, bien sûr. Mais tu as en toi la force de reprendre le chemin de l’écriture.

Si rien ne vient, que tout te semble vain, prends un papier, ouvre un nouveau document. Expulse une bonne fois pour toute ta rage et ton chagrin dans un texte cathartique voué à n’être lu que par toi. Peu importe la cohérence, écris avec ta fureur dans le sang, avec tes dents serrées à te décrocher la mâchoire et les yeux humides de larmes qui ne pourront que couler. Écris en hurlant et tant pis si dans la bibliothèque municipale on te demande de partir. On te comprendra si tu expliques. Si on ne comprend pas, hurle plus fort, fais résonner un rugissement bestial, une vocifération nourrie par ton effroi et libère cette force gutturale.

Si tu n’as qu’un seul mot noué dans la gorge, que c’est un juron et qu’il t’oppresse parfois la nuit ou même le matin, écris-le cent, mille fois. Écris-le en gras, en taille de police 72. Tu as même le droit de l’écrire en Comic sans. Mais juste pour cette fois. Tu verras, ça ira mieux après. Et alors, une fois libéré·e de ce poids, respire à fond, les yeux fermés. Compte juste assez pour sentir ton cœur décélérer, sens la chamade mettre la sourdine et reprends ton histoire là où tu l’avais laissée. D’abord, ne pense pas à ton compte de mots, ni à un quota. Relis juste les dernières lignes de ton histoire. Ferme les yeux pour ranger tes inspirations en ordre derrière tes idées fixes. C’est bon ? Tu n’as plus qu’à écrire maintenant.

Mais si jamais comme moi, il t’est impossible de reprendre ton histoire ici et maintenant, n’attends pas et cherche dans tes carnets une idée susceptible de convenir à une histoire pour le reste de ce NaNo. Même si tu n’atteins pas le sacrosaint objectif en fin de mois, surtout, n’abandonne pas.

Et si les défis stupides ne te rebutent pas, dis-toi que moi, j’ai commis l’ultime tabou, j’ai remis mon compteur à zéro pour démarrer une nouvelle histoire de 50.000 mots à partir du 15 novembre. Si je démarre de si bas, il n’y a pas de raison que tu ne parviennes pas à redémarrer !

Enfin, parce que mon script original, c’est aussi la France et Paris, voici pour conclure un bref extrait de ce qui aurait pu être, mais qui ne sera pas ce mois-ci, avec suffisamment de vulgarité pour travailler son hellénépiphanisation :

wc

Et le 15e jour, on recommence.


 

— Si tu avais fait ton boulot, on ne serait pas dans ce… cette…
(hurlement en fond) C’EST UNE FOSSE À CHIOOOOOTTES !! !
— Vous ne pouvez pas me saquer, vous n’avez même pas lu mon rapport ! Vous êtes comme les autres, avec vos préjugés…
— J’ai peut-être des a priori sur toi et la façon dont tu occupes tes soirées en atelier papier mâché, c’est vrai. Mais aucun de ces a priori ne concerne ton professionnalisme. Là-dessus, je n’ai que des a posteriori. J’ai une gueule à sucer des étrons, peut-être ?
— Quoi ?
— Est-ce d’après mon apparence et ma physionomie, d’après toi, on peut supposer que j’ai pour passe-temps de ramasser les colombins pour en téter le bout ? Ton rapport, c’est de la merde compacte et calibrée. Tu crois que je ne sais pas ce qu’il contient ? Tu crois que je n’ai pas parlé à Charrel et Fourcadier ? Tu ne vois pas qu’on patauge dans toute ton incompétence diarrhéique, monsieur j’ai-fait-sciences-pot-de-Chamberlain ?
— Connard ! C’est inadmissible ! Je refuse que vous me parliez sur ce ton ! Vous allez voir ! Ça ne va pas se pass… !

[Connexion perdue]

— Alors, qu’est-ce que tu peux me dire sur cette vidéo-conf’ par rapport à ce qui nous préoccupe ?
— C’est… C’est violent. C’est ça qui a conduit au scandale des pots de vins de Chamberlain ?
— Oui, c’est une semaine avant sa mise en examen.
— Et c’est de là que vient le surnom « pot de chamberlain » ? Ça date de là ?
— Non, on l’avait en réserve depuis un moment. Vois-tu, c’est ce que je veux que tu comprennes : le nom, c’est le pouvoir. Renommer ton adversaire, c’est déjà l’anéantir. Quand tu te réappropries le nom de l’autre, que tu le rebaptises et que tu fais accepter par la masse ce changement de nom, tu acquiers une emprise sur ton adversaire. C’est implacable. Après, tu peux en faire tout ce que tu veux. Par exemple: si je t’appelle « enculé de la mer noire, » je te localise, je te limite géographiquement, tu as des frontières, ta forme est définie, définitive. Et comme on n’est pas sur la mer noire, là, je te dépouille de toute l’autorité que tu devrais avoir, tu es déraciné, tu n’es plus qu’une plante qui déjà s’étiole. Tu n’en as même pas conscience, pourtant, je t’ai éradiqué.
— Enfin, moi, dans « enculé de la mer Noire, » je retiens surtout que tu me traites d’enculé, là.
— Tout le monde s’encule. C’est la France. Mais le faire sur la mer Noire, c’est pire que snob. C’est endémique.