NaPoWriMo/GloPoWriMo – jour 30

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Pour boucler ce NaPoWriMo, voici une petite entorse sous forme théâtrale écrite il y a un moment, mais il faudra s’en contenter. C’est la tirade du “non, merci !” remaniée pour parler refus de compromissions et livres. Mais surtout refus de compromissions. Ce qui est entre les astérisques doubles est le texte original d’Edmond Rostand. Le reste est le pastiche dans l’honneur à outrance, l’exigence intraitable (mais pas infaillible) de qualité et de probité, avec ce qu’il faut de mauvaise foi et d’auto-dérision pour parler d’édition, mais pas seulement. Tout ceci n’est qu’une farce, suivie d’un senryū.

——

Cyrano de Bergerac – Acte 2, scène 8

** CYRANO
(saluant d’un air goguenard ceux qui sortent sans oser le saluer.)
Messieurs… Messieurs… Messieurs…

LE BRET
(désolé, redescendant, les bras au ciel.)
Ah ! dans quels jolis draps…

CYRANO
Oh ! toi ! tu vas grogner !

LE BRET
Enfin, tu conviendras
Qu’assassiner toujours la chance passagère,
Devient exagéré.

CYRANO
Hé bien oui, j’exagère !

LE BRET
(triomphant.)
Ah !

CYRANO
Mais pour le principe, et pour l’exemple aussi,
Je trouve qu’il est bon d’exagérer ainsi. **

LE BRET
Si tu laissais un peu ton âme pamphlétaire
La fortune et la gloire…

CYRANO
Et que faudrait-il faire ?
Galvauder mon langage, affaiblir mon jargon
Et prétendre n’être des mots qu’un harpagon,
Et superbe pourtant dans mon vocabulaire,
Feindre ne posséder que des mots ordinaires ?
Non, merci. N’avoir que trois mots du jour
Pour dire mille idées fermes comme un yaourt :
« Franch’ment du coup tu vois quoi c’est trop le bitch please. »
Si encore on sentait y poindre un mot-valise…
Non, merci. Du frangliche a minima
Sans connaître Shakespeare, à part au cinéma,
Impacter le lecteur au lieu de l’entreprendre,
Agiter son branding quand ce n’est que se vendre,
Non, merci. Des mots n’avoir la vertu
Qu’accointés d’adjectifs, la plupart superflus,
Ignorer le pouvoir dont s’imprègne le verbe
Pour toujours l’affubler des plus patauds adverbes,
Non, merci ! Se perdre en répétitions,
Méprendre pour du goût quelques vains brimborions,
Se flatter d’une griffe, abuser d’anaphores
Et filer, mal cardées, de piètres métaphores.
Non, merci ! D’euphémismes être farci
Et maltraiter les métonymies ? Non, merci !
Se vanter de manier la figure de style
Quand tout est paraphrase en sa maigre sébile,
Non, merci ! Gueuser quelques souscriptions,
Par chleuasme jouer la corde compassion,
Non, merci ! Hanter les clubs d’écriture,
Prétendre avoir aimé chaque fois ses lectures
Et affirmer encor « J’adore tout, vraiment ! »
Sans voir qu’on reste tiède, en mode bégaiement,
Non, merci ! Participer à la foire,
Lutter pour un selfie au stand dédicatoire,
S’auto-identifier dans les photos de tiers,
Non, merci ! non, merci ! non, merci ! Mais en vers
Ou en prose, exciter d’autres façons d’écrire,
D’un verbe transcender une larme, un sourire,
Bâtir un monde entier, peindre le quotidien,
En un drabble nouer et trancher le gordien.
Mêler sans sourciller les différents registres,
Faire parler un prince avec les mots d’un cuistre,
Poétiser l’émoi, panser les maux du cœur,
Voir sourdre un friselis chez un fat contempteur
Et relire souvent les nochers qui, sans voiles,
Surent fendre les mers, s’approcher des étoiles…
Et apprendre à s’aimer, savoir recommencer
Jusqu’au sacré mot « fin » qui vient récompenser
Ce qui n’est que de soi : son rythme, sa grammaire,
Bref, ne devoir qu’à soi l’issue de ses affaires.
Si le succès est là ou s’il se fait tangent,
Être lu de peu, soit, rester intransigeant.

LE BRET.
Rester intransigeant, rien de bon ça n’apporte.
Le chêne n’a plié ? on l’a changé en porte.
Ne peux-tu accepter un ou deux compromis ?

CYRANO
La souplesse d’esprit n’est qu’un origami :
À force de plier, le papier se déchire
Et pour masquer les trous, sa morale, on étire.
On publie au rabais, sans une correction
Et à compte d’auteur, on paie sans purgation.

LE BRET
Mais, la publication…

CYRANO
Embrenée de charogne !
Tous ces livres morts-nés édités sans vergogne !
Des torcheculatifs imprimés sur renom,
Quelques manies d’un jour, le nez sur le penon !
Sans verser, je l’espère, dans l’acrimoniale,
Que veut dire aujourd’hui la ligne éditoriale
Quand untel s’est piqué d’éditer au tromblon
Ou que là, tout se paie, relecture et pilon ?
— Venez-y, c’est gratis, apportez votre histoire !
Vous vendrez trois princeps, ébloui par la gloire !
Mais sur un quiproquo, allons, sait-on jamais ?
Un « succès » peut déchoir même les guillemets.
C’est la chance sur cent ou peut-être dix mille,
La victoire exception qui tient les versatiles.
Un best-seller de plus appelle les niaisés,
Las pour le minotaure, un succès est aisé :
Quand le gonze est rompu à ces cérémonies,
Le hors-caste nettoie le bran des gémonies.

LE BRET
(après un silence, passant son bras sous le sien.)
Fais tout haut l’orgueilleux et l’amer, mais tout bas,
Dis-moi tout simplement qu’on ne te publie pas !

CYRANO
(vivement.)
Tais-toi !

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cyrano - 6z5er

• Orbières

Qui prend du recul
Pour juger les siens s’exile
La meute accélère

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